J'ai dû porter longtemps un bien pesant bagage
Au chemin de la vie épineux et sauvage,
Et, souvent, étonné, je demandais pourquoi
Mon ami, sans fardeau, marchait, tandis que moi
J'étais forcé de transporter sur mon épaule
Jour après jour la lourde croix, pénible rôle !
Mais voici qu'un matin, le Maître vint placer
Une autre croix sur moi ! Alors, bouleversé,
Je criai tout tremblant : "Que j'aspire qu'il vienne
Le repos attendu ! Il faut que je m'abstienne
De supporter cet autre faix ! Ecoute-moi !
Tiens, Seigneur, je t'en prie, observe donc cet homme,
Porterais-je les deux quand lui est libre, en somme ? "
La réponse ne vint. Mon pauvre dos meurtri
Se courbait vers le sol, brisé, endolori.
Et, tandis que j'allais, peinant de tout mon être,
Je criai de nouveau : "Seigneur, ai-je pu être
Infidèle ?... Est-ce au fait de mon iniquité
Que je dois cette croix, contre ma volonté ? "
"Mon enfant !", dit la voix du Maître revenue :
Eh ! quoi, cette leçon n'as-tu pas retenue ?
Le fardeau dont longtemps tu supportas le port
Eut seulement pour but de te rendre plus fort ;
Afin que tu sois propre à porter à Ma place
Cet autre chargement dont la peur te terrasse ;
Ton frère est beaucoup trop fragile jusqu'ici
Pour que semblable croix on applique sur lui.
Ainsi, chaque fardeau de Dieu est mis sur le robuste ;
Plus longtemps il le porte, et plus il le sent juste,
Et chaque nouveau poids est un signe certain
Que le plus grand pouvoir de le porter est le Tien.
Aussi, dès ce moment, jamais je ne murmure
Quand une lourde croix me charge outre mesure,
Mais je vais de l'avant, priant pour persister :
"Seigneur, rends-moi plus digne encor de la porter ! "