L'ÉGLISE et le Monde étaient en promenade
Aux bords changeants des rivages du temps.
Le Monde fredonnait sa folle sérénade,
L'Église entonnait de sublimes chants.
"Viens, ta main dans ma main", disait le Monde en joie,
"Nous suivrons tous deux ce même chemin".
Alors, la bonne Église, en poursuivant sa voie
Solennellement lui cacha sa main
Et lui répondit : "Non, je ne veux point te plaire ;
Je garde ma main ; vain est ton effort,
Car envers mon Seigneur je veux être sincère,
Ta voie est celle qui conduit à la mort".
"Erreur ! Fais avec moi ce petit bout de route".
Répliqua le Monde aimable, insistant ;
"Le chemin où je suis est fort plaisant, nul doute,
Toujours le soleil y brille éclatant.
Ton sentier malaisé est fait de déplaisance,
Celui de mes pas est clair, spacieux.
Le mien est doux aux pieds, fleuri en abondance,
Le tien est pénible, abrupt, rocailleux ;
Mon ciel est toujours bleu ; jamais je ne m'encombre
De soucis, besoins, peines et fardeaux ;
Toi tu ne vois qu'un ciel éternellement sombre
Et sur toi le sort porte ses fléaux.
La route où tu te tiens est une route étroite,
La mienne au contraire a grande largeur ;
Il est assez de place à gauche comme à droite
Pour qu'à mon côté tu marches sans peur".
Et l'ombrageuse Église en s'approchant du Monde
Lui tendit sa main toute de blancheur ;
Le vieux Monde la prit, continua sa route
Et dit d'un accent plein de douceur :
"Ta robe est pour mon goût trop simple et sérieuse ;
J'ai pour toi la perle au bel orient,
Velours, soie orneront ta forme gracieuse ;
Sur ton front luira plus d'un diamant".
L'Église contempla sa robe rayonnante
Puis, observant le Monde séducteur,
Confuse, elle saisit sur sa lèvre avenante
Le pli dédaigneux d'un ris contempteur.
"Eh ! bien, je porterai plus coûteuse toilette"
Lui dit-elle enfin, le visage heureux.
Alors, elle enleva sa robe blanche et nette
Et se para de tissus somptueux,
De chatoyants satins, de superbes soieries,
Rehaussés d'or fin, roses et bijoux,
Tandis que ses cheveux semés de pierreries
Tombaient sur son front ondulés et doux.
"Et ton trop humble toit !" dit le Monde en folie,
"Je t'offre un palais tout comme le mien,
Tapissé d'Aubusson, de fine broderie,
Au mobilier d'art, coûteux oh ! combien !"
Pour elle il éleva dans toute sa richesse
Un logis splendide au rare décor
Où chaque fils et fille au maintien de déesse,
Souples, se mouvaient dans le pourpre et l'or ;
Dans les salons bruyants jeux et fêtes princières
Animaient le Monde et tous ses enfants.
Les rires, les festins et les danses légères
Ayant supplanté prières et chants.
Sur de moelleux sofas les riches en liesse
Étalaient leur pompe et leur vain orgueil,
Cependant que proscrits, les pauvres en détresse,
À bonne distance observaient le seuil.
"Tu donnes trop aux indigents" disait le Monde,
"Et beaucoup plus que tu ne le devrais.
Qu'ils soient privés d'asile, en disette profonde,
Eh ! quoi, de cela tu te troublerais ?
Va ; place ton argent en coûteuses parures,
Achète chevaux, coches d'apparât,
Achète joyau, perle et fine nourriture
Et des vins fameux flattant l'odorat.
Vois comme mes enfants raffolent de ces choses ;
Si tu veux gagner leur affection,
Tu dois les imiter ; il faut que tu t'imposes
De marcher comme eux sans défection".
L'Église resserra les cordons de sa bourse
Et d'un air pudique inclina son front
Pour dire en minaudant : "Je suivrai cette course ;
De tes bons avis j'estime le fond" ;
Dès lors, les fils du Monde et les fils de l'Église
Marchèrent unis, la main dans la main,
Et seulement le Maître aux arrêts sans méprise
Pouvait mettre à part l'ivraie et le grain.
L'Église, à ce moment, s'asseyant à son aise,
Songea : "Je suis riche et j'ai de grands biens ;
Je n'ai besoin de rien ; nul travail qui me plaise,
Que rire et danser, faire des festins".
Le vieux Monde rusé souriait en lui-même ;
Se frottant les mains, il se fit railleur :
"Ah ! l'Église est tombée et sa grâce suprême ;
Son orgueil s'éteint dans son déshonneur !"
L'Ange se rapprocha du propitiatoire
Et, la regardant, murmura son nom.
L'allégresse cessa alors dans l'auditoire
Et sur les fronts honteux courut un frisson.
Quand l'écho d'une voix soudain frappa l'Église,
La voix de Celui sur le Trône assis :
"Je sais tes actions ; dans l'orgueil qui te grise
Tu dis : ‘Je suis riche !' et moi, je te dis
Que tu es misérable et pauvre, aveugle et nue ;
Tu es désormais maudite à Mes yeux ;
Éloigne-toi de Moi, car je te destitue
Et J'efface ici ton nom odieux."