I.
UN matin de Sabbat, errant par le chemin,
Je m'enquis de ma voie auprès d'un Pèlerin :
"Dis-moi, en quel endroit et sans méprise,
Je pourrais découvrir la seule vraie Église ?"
Il répondit, "sur le monde promène ton regard,
La seule vraie Église, elle n'est nulle part.
Le lierre qui s'attache aux murs de l'abbaye
De la plus fausse église en fait la plus jolie."
Or, craignant qu'Il parlât ainsi pour m'égarer,
Je criais : "Mais vois donc la grande foule entrer !"
Et sa réponse fut : "Quand une Église est vraie,
Le nombre en est petit, exclue en est l'ivraie !"
Autour d'un bénitier, la foule s'alignait
Et du front au thorax d'une croix se signait.
"Ce n'est point", me fit-il, "cette croix si légère
Que le Crucifié gravit sur le Calvaire !
Chacun, sourcil froncé, l'écarte de dépit :
Devant ses contempteurs droite est la croix de Christ."
Dans l'édifice entrant par la porte entr'ouverte,
D'hommes agenouillés la dalle était couverte ;
Des cierges tremblotants par le jour éclipsés
Que quelque vierge sage a sans doute dressés ;
Des sculptures de saints à la teinte aussi blanche
Que l'est, aux yeux de Dieu, leur robe en ce dimanche.
Les rayons diaprés qui plongeaient des vitraux
Rappelaient de Jacob l'échelle et ses barreaux.
Dirigeant ses regards de la nef à la cime,
Le Pèlerin lança sur un ton qui réprime :
"Hélas ! qui peut comprendre ou concevoir au moins
Que le Temple de Dieu n'est pas l'œuvre des mains ?"
II.
Par un sentier perdu dans la haute fougère,
Les vêtements souillés de rosée et de terre,
Nous gagnons une église et son dôme d'airain
Surmonté d'une croix qui n'a rien de romain.
Les carreaux dégarnis des toiles d'araignée,
Nous suivions du dehors la doctrine enseignée.
"L'orémus", disait-on "est-il plus actuel
Parce qu'il est offert devant un maître-autel ?
Et l'eau de cette vasque n'a-t-elle aucun mérite
Pour laver le péché dans l'âme qu'il habite ?
La langue qui goûta et le pain et le vin
Est-elle après cela plus vraie à son prochain ?"
À ce moment précis, sur la branche voisine,
Deux loriots sifflaient leur chanson cristalline
Et leur gorge dorée aux chatoyants reflets
Suivait dans leurs reliefs chacun de ses couplets.
Dans le temple s'élève un chant qu'on psalmodie
Qui s'enfle et porte au loin sa lente mélodie.
"Les deux choeurs", lui disais-je, "en un accord parfait,
Rendent grâce au Seigneur pour le moindre bienfait".
"Les oiseaux", me dit-il, "modulent un cantique
Sans notes de péché, de coupable pratique ;
Mais l'Hymne de l'église est, en comparaison,
Lourd de l'humaine offense et plein de trahison".
Quand l'orgue et les oiseaux firent enfin silence,
Du prêtre dans la chaire éclata l'éloquence.
Alors le Pèlerin dit d'un ton sérieux :
"Il ne nous sert à rien de rester en ces lieux".
"Il ne dit pas d'erreur", lui répondis-je vite,
"Mais que le vivant meurt et le mort ressuscite,
Ces deux enseignements sont l'un et l'autre vrais
Et ne sont pas nouveaux". "Oui", me dit-il, "je sais"
"Mais s'il n'épargne pas les péchés d'un autre âge,
Il couvre adroitement le mal qui nous ravage".
Nous portâmes nos pas vers le champ du repos ;
Les ronces et les fleurs recouvraient les tombeaux.
Je lus quelques légendes sur les sépultures
Où reposent en paix, brisés par les tortures,
Les pauvres ossements des témoins de Jésus
Et des autodafés les tristes résidus,
Souvenirs émouvants du zèle qui transpire
Des mânes de ces saints dont la foi nous inspire.
Pensif le Pèlerin me dit en aparté :
"La couronne fut prix de leur fidélité.
On la perd aujourd'hui pour la voir en arrière
Défiant du bûcher la flamme meurtrière.
Mais torture et bûcher sont d'un affreux passé ;
Or, la vie est pour Dieu le critère fixé !"
III.
Près de hauts peupliers dont le tronc maigre et sombre
Étend sur le terrain deux fois sa longueur d'ombre,
S'élève une chapelle aux murs autrefois blancs,
Maintenant patinés par l'injure du temps.
Des hommes scrupuleux ont, l'intention pure,
Mis entre église et monde une barrière sûre.
Les échos des prières et des chants pieux
N'ont jamais remué l'air calme de ces lieux.
Chacun presse le doigt de Dieu contre sa bouche
Et pour être béni d'un long baiser le touche.
Je dis : "L'Église est là !" "Non", fait le Pèlerin ;
"Non, ce rassemblement n'est qu'un cénacle humain :
Par la porte que clôt ce vain puritanisme,
Dieu, la moitié des saints sont frappés d'ostracisme.
L'Écriture nous dit que les portes des Cieux
Accueillent nuit et jour les révérencieux.
Pourquoi donc faudrait-il alors qu'on utilise
Pour entrer une clef de doctrine ou d'église ?"
IV.
Sur le vaste chemin poursuivant notre marche,
Par les ormes branchus couverts comme d'une arche,
Nous vîmes un clocher que dominait un coq,
Près d'une claire église à la cime d'un roc —
Vieux roc où s'abrita dans le courant de l'Âge,
Plus d'un des Pèlerins poussés vers le rivage.
J'ôtais sans plus tarder mes souliers de mes pieds,
Parce qu'il est sacré, le lieu où je m'assieds,
Et m'écriais : "Du moins, voici la seule Église
Qui de l'esprit humain n'a pas subi l'emprise !"
"Des autres", me dit-il, "elle est soeur en tout point ;
De même elle a du bon, meilleure elle n'est point"
V.
Nous laissâmes alors les églises en nombre —
Excepté la Nature avec ses piliers d'ombre.
De souples écureuils nous charmaient par leur jeu,
Et sur l'herbe passait le doux souffle de Dieu.
Au tréfonds des credo résolu je me plonge
Pour en cribler le vrai, le faux et le mensonge.
Je disais : "d'Augustin l'œuvre est-elle en défaut ?"
Le Pèlerin, les yeux vers la voûte d'En-Haut,
Sitôt me répondit : "Une mortelle vue
Pourrait-elle embrasser la céleste étendue ?"
Ma réplique fut : "Non, le cercle en est trop grand !"
"La Vérité de Dieu," dit-il, "plus loin s'étend."
"Bien qu'Augustin était un homme de prières,
Il était conscient de ses faibles lumières.
Bien que Luther cherchait de tout son cœur ardent,
De la gloire il ne put que saisir un fragment.
Bien que Calvin ouvrit sa grande intelligence,
Il ne comprit non plus qu'un peu de la science.
Ni Calvin, ni Luther, même Saint Augustin
N'ont vu les visions dont je fus le témoin".
Sa voix tenant toujours mon oreille captive,
L'extase s'empara de mon âme attentive.
Mes yeux émerveillés considéraient Ses traits,
Je me fis suppliant : "Dis-moi donc qui TU es ?"
Une telle splendeur remplit toute la place
Qu'à l'instant du Seigneur je reconnus la face !
Je me sentais pécheur et j'étais effrayé.
Dans la poudre, à genoux, en ces mots j'ai prié :
"0 Toi, Christ le Seigneur, mon esprit tranquillise,
Et mets sur mon sentier la seule vraie Église !"
Il dit comme jamais nul homme ne parla —
"Le vrai Temple de Dieu, ne le cherche plus là.
Mais choisis désormais pour but de ton enquête
De découvrir enfin le seul vrai Christ, sa Tête !"
Là-dessus, le Seigneur disparut à mes yeux
Et me laissa debout dans le jour radieux.